Mélenchon considère-t-il que Cuba est une démocratie ?

Jean-Luc Mélenchon, sur le plateau de l'émission "Des paroles et des actes" © Reuters
Jean-Luc Mélenchon, sur le plateau de l'émission "Des paroles et des actes" © Reuters
L'UMP rallume la "controverse Cuba". Selon elle, Jean-Luc Mélenchon ne serait pas un républicain étant donné sa complaisance envers le régime de Fidel Castro.

La polémique sur le soutien supposé de Mélenchon au régime cubain rebondit.

Hier soir sur France 2, Nathalie Kosciusko-Morizet, ancienne porte-parole du gouvernement de Sarkozy a reproché au PS de s'associer au front de gauche, un parti non-républicain selon elle :

"(...) aujourd’hui, c’est le parti socialiste qui empêche le Front républicain. Pourquoi ? En s’associant, avec le parti communiste, avec l’extrême gauche, en s’associant, avec Jean-Luc Mélenchon qui considère que Cuba est une démocratie."

Le 12 avril dernier Jean-Luc Mélenchon avait déjà du s'expliquer sur France 2 dans l'émission "Des paroles et des actes" sur son opinion à l'égard de Cuba.

Cette controverse, ancienne, remonte à  janvier 2011. Invité de France Inter, le candidat du Front de gauche affirme que "Cuba n'est pas une dictature, mais n'est certainement pas une démocratie".

Ni dictature, ni démocratie... Une hésitation qui ébranle jusqu'aux soutiens du candidat du Front de gauche. Comme le philosophe Michel Onfray qui, après avoir déclaré qu'il voterait pour Mélenchon, a choisi de s'abstenir en raison de ce flou autour de la question cubaine.

Derrière le gentil Mélenchon se cacherait donc le spectre de la terreur stalinienne. Les envolées lyriques à la Jaurès n'annonceraient que l'asservissement prochain de la société française.

Le grand soir c'est fini

Faisons litière du procès en double langage. C'est entendu, Jean-Luc Mélenchon est un révolutionnaire. Mais la révolution qu'il appelle se veut démocratique. "Citoyenne" dit-il. À la différence de ses condisciples trotskistes avec lesquels il a grandi, l'ancien sénateur socialiste a renoncé - au moins depuis 1977, date de son entrée au Parti socialiste - au barnum insurrectionnel du grand soir et des lendemains qui déchantent.

C'est là, dans cette conversion définitive au suffrage universel, que réside la clé de son succès.

Car, autant il est facile de discréditer une Nathalie Athaud (Lutte ouvrière) ou un Philippe Poutou (NPA) suspects de vouloir arracher par la force ce que les urnes leur refuse - l'assentiment populaire -, autant il est délicat de récuser quelqu'un qui n'entend l'emporter que par son pouvoir de conviction. Et dont les sondages confirment chaque jour le bien-fondé de la démarche.

Le diaboliser, enfin !

Quelle aubaine, donc, de pouvoir le raccrocher, à travers Cuba, à la tradition sanguinaire qui va de la Terreur de la Révolution française au Goulag. Il y a quelques jours encore, Laurence Parisot, la patronne du Medef ne s'est pas gênée pour le faire...

 

Mais voilà, l'affaire est plus compliquée. Pas plus qu'un autre, Mélenchon n'est un bloc de cohérence, un monument infaillible de clairvoyance.

En lui cohabitent - ou se combattent, c'est selon - deux cultures. L'une, humaniste et républicaine, nourrie au lait de la Franc-maçonnerie- dont il est membre - et de la philosophie des Lumières. C'est celle qui prévaut sur les estrades françaises.

Et puis il y a l'autre, héritée de l'Organisation communiste internationaliste (OCI), la plus sectaire des formations trotskistes où Mélenchon a fait ses premières armes politiques. De celle-là, notre tribun a conservé une grille de lecture du monde où les superpuissances étouffent les nations qui prétendent s'affranchir de leur tutelle. Et qu'importe si dans l'intervalle, le mur de Berlin s'est effondré et l'URSS évanouie.

Le vieux fond trotskyste

Tous les événements survenant dans un pays émergent s'expliqueraient ainsi par les pressions de ses puissants voisins. Cette catéchèse anti-impérialiste transforme les acteurs nationaux en marionnettes d'un jeu international qui les dépasse.

Appliquée à Cuba, cette théorie conduit Mélenchon à considérer qu'on ne peut formuler d'exigence démocratique envers le régime castriste tant que l'embargo américain n'est pas levé. Si la démocratie ne s'est pas encore imposée, dit-il en substance, c'est parce que les États-Unis maintiennent l’Île dans un état de guerre froide larvée. Raisonnement qui exonère le clan Castro et les oligarques au pouvoir de toute responsabilité.

Voila pourquoi Cuba n'est, pour Mélenchon, ni une démocratie, ni une dictature. C'est une révolution figée dans son devenir qui demanderait que l'on suspende son jugement en attendant qu'elle reprenne son cours.

La fidélité des frères d'armes

A elle seule, cette explication doctrinale serait insuffisante pour expliquer l'incapacité du candidat du Front de gauche à ranger définitivement Cuba au rayon des dictatures.

Il y a un autre ressort. Plus personnel. Plus affectif.

On le sait peu, mais Jean-Luc Mélenchon s'est fortement impliqué, voici quelques années, dans les réseaux de soutien aux révolutionnaires latino-américains. Les militants chiliens du Mouvement de la gauche révolutionnaire (MIR) lui sont ainsi éternellement reconnaissants d'avoir pu tester leurs systèmes de piratage des radios de la dictature dans son jardin de Massy. D'autres lui doivent qui un passeport, qui un sauf-conduit, voire, tout simplement, d'avoir été arrachés aux mains des tortionnaires. Pour beaucoup, il a été la providence, si tant est que le terme puisse s'appliquer à un ancien marxiste.

À cette époque - la fin des années 1970 et le début des années 1980 - Cuba était une terre d'asile pour la gauche latino-américaine en déroute. On s'y réfugiait, on s'y reposait, on s'y entraînait. Un porte-avions de la révolution ancré au large d'un continent encore quadrillé par les escadrons de la mort et les agents de la CIA.

Deux camps donc. Et fatalement une lecture binaire. Comment Mélenchon pourrait-il aujourd'hui ranger dans le même sac ceux qui aidaient ses amis chiliens et les brutes galonnées qui les torturaient ? Cela lui est affectivement impossible, quand bien même son intelligence lui ouvrirait les yeux sur la véritable nature du castrisme.

C'est le drame de toutes les générations grandies à l'ombre de la guerre froide. Comment envisager que l'ennemi de mon ennemi ne soit pas mon ami, mais un second ennemi ? Que le libérateur de Berlin en 1945 puisse être aussi le gardien du goulag.

Le sommeil de la raison engendre des monstres, disait Goya. Mélenchon devrait songer à se libérer de ses vieux démons.

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