Peut-on retrouver notre AAA dès demain matin ?

L'agence de notation Standard &Poor's vient de retirer à la France son triple A ©REUTERS
L'agence de notation Standard &Poor's vient de retirer à la France son triple A ©REUTERS
La France vient de perdre son AAA. Les conditions d'emprunts et la situation économique et sociale risquent de s'aggraver. Il y a 10 jours, Michel Rocard proposait une solution rapide et originale pour régler le problème de la dette.

Une tribune parue dans Le Monde du 3 janvier a créé l'évènement. Intitulée : "Pourquoi faut-il que les États paient 600 fois plus que les banques ?", elle est signée par Michel Rocard (ancien Premier ministre) et l’économiste Pierre Larrouturou (ex-membre du PS et d’Europe Ecologie-Les verts).

Recommandé plus de 12 000 fois sur Facebook en deux jours, repris et commenté dans de nombreux médias, leur texte va également paraître dans d’autres quotidiens européens.

Quelle est donc l’idée de cette tribune ? Tout simplement, que l’on pourrait résoudre la crise de la dette européenne en un jour ! Le jour où la France perd son triple A, la solution mérite d'être étudiée.

Actuellement, la Banque Centrale Européenne (BCE) n’a pas le droit de prêter directement aux États (article 123 du Traité de Lisbonne), qui doivent donc emprunter sur les marchés financiers.

Les banques, elles, se financent au taux de 1 % directement auprès de la BCE, puis prêtent aux États à des taux bien plus élevés, allant jusqu’à 6 ou 7 %. Emprunter coûte donc cher à des États déjà endettés, ce qui fait douter de leur capacité à rembourser leur dette, d’où la crise actuelle, dont la zone euro n’arrive pas à sortir.

Or, pour Rocard et Larrouturou, on pourrait stopper immédiatement la spirale de la crise. Leur principe est le suivant : il n'est pas nécessaire de changer les Traités, ce qui prendrait au mieux des mois, à supposer qu’il y ait une hypothétique unanimité pour le faire.

Selon eux, il suffit d’appliquer dès maintenant les articles 21.3 et 23 du statut du système européen des banques centrales. Ils autorisent en effet la BCE à prêter à 0,01 % aux organismes européens de crédit (Banque Européenne d’Investissement, Caisse des dépôts, etc.). Ces organismes peuvent à leur tour prêter aux États au taux de 0,02 %.

Selon eux, cela ne devrait s’appliquer qu’au refinancement de la dette "ancienne", pour ne pas favoriser de fuite en avant. Il n’y aurait ainsi plus de raison de craindre la faillite d’un État, et la crise serait donc enrayée.

Alors, idée farfelue ou solution inespérée ? Quoi.info a demandé des précisions à Pierre Larrouturou (Michel Rocard, en déplacement à l’étranger, ne pouvait se joindre à l’interview).

  • Êtes-vous bien certain que votre solution est juridiquement applicable ?

"Oui certain, il suffit de s’en tenir à deux articles existants du statut du système européen des banques centrales. Il n’y a rien à réécrire, rien à renégocier."

  • Si c’est si simple, pourquoi les dirigeants européens ne l’ont pas fait avant ?

"C’est à eux qu’il faut le demander ! Depuis le début, ils gèrent en permanence cette crise dans la précipitation, à coup de "sommets de la dernière chance".

Faute de vision globale, ils font du coup par coup. Or le très court terme, c’est le temps des marchés, dont ils deviennent prisonniers.

  • Certains vous opposent que l’Allemagne n’acceptera jamais une telle idée.

"Nous ne voyons pourquoi. Nous voulons continuer à responsabiliser les États, c’est pour cela que nous n’appliquons cette facilité d’emprunt qu’aux vieilles dettes qui arrivent à échéance et en aucun cas aux nouvelles.

Par ailleurs, l’Allemagne n’a aucun intérêt à ce que l’Italie ou l’Espagne tombent en forte récession. Ça ne sert donc à rien d’imposer à ces pays des coûts d’emprunt exorbitants, pour ensuite les obliger à une rigueur qui étouffe leurs économies.

L'Allemagne est principalement exportatrice vers la zone euro : elle a mesuré en 2009 à quel point sa croissance chutait sévèrement lorsque ses voisins entraient en récession."

  • Mais permettre aux États de se financer presque gratuitement, en quoi ça règle le problème de la dette ?

"Je le redis, cela ne concerne que la dette ancienne arrivant à échéance. Pour la nouvelle dette, les États continueront d’emprunter aux taux du marché. Mais cela suffit à changer totalement le climat.

On est au bord d’une récession plus grave qu’en 2008. Quand quelqu’un est en train de se noyer, ce n’est plus le moment de lui apprendre à nager ! Il faut le sauver, point. La priorité absolue, c’est donc de sortir de la spirale infernale.

Actuellement, plus les États se financent cher, plus ils doivent faire de la rigueur. Cela casse leur croissance, donc leurs rentrées fiscales : ils ont alors de nouvelles difficultés à rembourser, donc on leur prête plus cher et ainsi de suite. Si l’on permet aux États de rembourser à coup sûr, le cercle vicieux est cassé."

  • N’y a-t-il pas un risque de créer de l’inflation ?

"Non, lorsqu’on est au bord de la récession, ce n’est pas le risque de surchauffe qui menace. Ces dernières années, on a eu massivement recours à la création monétaire et l’inflation courante n’a pas augmenté. Le vrai risque, le plus gros danger, c’est la récession."

  • Pour un pays comme la France, votre proposition changerait quoi concrètement ?

"La France est exposée au risque d’une grave récession, comme les autres pays. Il vaut mieux tout faire pour diminuer le risque.

Sur le plan financier, la France va payer 54 milliards d’euros en 2012 de frais financiers, si le taux moyen est de 3,7 % comme attendu, dont un septième de prêts qui arrivent à échéance. Cela lui permettrait donc d’économiser environ 8 milliards d’euros sur une seule année.

Voilà qui éviterait de comprimer encore le pouvoir d’achat des Français et de rogner sur les services publics, et qii permettrait deu mener une vraie politique de l’emploi ou encore de lancer des investissements écologiques d’avenir."

  • Les dirigeants européens vont-ils s’emparer de votre proposition ?

Nos propositions vont être publiées dans plusieurs pays. Nous espérons que les dirigeants, mais aussi les syndicats, les citoyens vont s'en saisir.

Mais les banques risquent de faire du lobbying contre. Car évidemment, on ne passera plus par elles pour la vieille dette. Elles feront donc moins d’argent sur le dos des États. Ce ne serait pourtant qu’un manque à gagner, alors qu'en cas de faillite des États ou même de forte récession, ce sont des pertes colossales qu’elles risquent.

Nous verrons : notre solution peut être mise en place dans les jours qui viennent. On saura donc vite si les dirigeants actuels souhaitent ou non que les États restent aux mains de la finance. Je crois que les peuples ne l’accepteraient pas."

 

Partager cet article

Comment a été fabriqué cet article ?

Ils ont contribué à la rédaction de la réponse

Ils ont amélioré la réponse