Contribution de Jean Comte

Euthanasie : faut-il étendre les possibilités d’y recourir ?

Manifestation hostile à la légalisation de l'euthanasie, près du Sénat en janvier 2011. © REUTERS.
Manifestation hostile à la légalisation de l'euthanasie, près du Sénat en janvier 2011. © REUTERS.
La question s'est invitée dans le débat de la présidentielle et les candidats prennent position. Problème à la fois médical et philosophique, l'euthanasie est encadrée par la loi. Mais celle-ci semble mal comprise et mal appliquée.

Dans l’interview accordé au Figaro Magazine du 11 février, Nicolas Sarkozy déclarait "L’euthanasie légalisée risquerait de nous entraîner vers des débordements dangereux et serait contraire à notre conception de la dignité de l’être humain."

Le président-candidat abordait cette question très sensible de l'euthanasie, dans le cadre de la stratégie de mise en avant des "valeurs" qu'il incarne. Mais au delà de cette logique politique, l’euthanasie reste un sujet très clivant dans la société française.

1. La loi distingue euthanasie active et euthanasie passive

L’euthanasie désigne le fait de provoquer ou de hâter la mort d'un malade, afin d’abréger ses souffrances. On en distingue deux formes :

  • L’euthanasie active consiste pour une personne tiers à effectuer un geste qui donne la mort à la personne souffrante.
  • L’euthanasie passive désigne la suspension d’un traitement nécessaire à la vie, qui conduit indirectement à la mort. Elle peut consister, par exemple, à débrancher un appareil respiratoire qui maintient artificiellement une personne en vie ou à arrêter de l'alimenter et de l'hydrater.

Selon les pays, l'euthanasie est encadrée différemment : si certains autorisent les deux formes (la Belgique, par exemple), d’autres les interdisent toutes les deux (on peut citer la Pologne ou l’Irlande) ou n'autorisent que l'euthanasie passive.

La France se situe dans cette dernière situation : la loi Leonetti du 22 avril 2005 (du nom de son rapporteur, le député Jean Leonetti) autorise l’euthanasie passive, mais proscrit l’euthanasie active.

Cette loi interdit "l'obstination déraisonnable" du corps médical et la "prolongation artificielle de la vie". En clair, elle tente de lutter contre l’acharnement thérapeutique sans légaliser l’euthanasie "active".

2. Pour ou contre, deux philosophies face à face

Selon les partisans de la légalisation de l’euthanasie active, chaque malade devrait avoir le droit à une assistance pour abréger ses souffrances et terminer sa vie dans la dignité.

Le programme de François Hollande semble pencher dans ce sens, tout en prenant des précautions :

"Je proposerai que toute personne majeure en phase avancée ou terminale d’une maladie incurable, provoquant une souffrance physique ou psychique insupportable, et qui ne peut être apaisée, puisse demander, dans des conditions précises et strictes, à bénéficier d’une assistance médicalisée pour terminer sa vie dans la dignité."

Une définition de la dignité à laquelle s'oppose Tugdual Derville, secrétaire général délégué général de l’Alliance VITA, association fondée par Christine Boutin qui défend le "droit à la vie" :

"Cette formule utilise le mot dignité dans son acception restrictive, laissant entendre que tuer peut être un geste d’assistance, une façon d’éviter l’indignité. C’est particulièrement pernicieux. Jamais aucun patient n’est indigne, indigne d’être soigné ou aimé."

Conséquence de ce raisonnement : toute euthanasie constitue un meurtre, et devrait donc être interdite. À la place, il faudrait mettre en place une politique d’accompagnement des personnes âgées et souffrantes, afin que celles-ci ne se sentent pas rejetées par la société.

Pour des raisons moins idéologiques, l’ancien ministre de la Santé Claude Evin et le directeur de l'unité de neuro-réanimation chirurgicale de la Pitié-Salpétrière, Louis Puybasset, prennent position contre l'euthanasie active et donc pour le maintien du cadre législatif actuel :

"Se prononcer en faveur de l'euthanasie consiste désormais à vouloir légaliser l'injection létale de barbituriques et de curares. Il s'agit en pratique d'exiger du personnel soignant qu'il donne activement la mort, c'est-à-dire qu'il arrête le cœur du malade pour traiter sa souffrance" écrivent-ils dans une tribune au journal Le Monde. "C'est en réalité un geste d'une grande violence qui n'apaise pas la fin de vie des patients et de leurs proches mais qui, au contraire, multiplie les deuils pathologiques et génère une division des équipes soignantes", ajoutent-ils.

3. Appliquer la loi Leonetti : un problème de moyens et de culture

Toutefois, même pour les partisans du statu quo législatif -du côté des candidats à la présidentielle, c'est notamment le cas de François Bayrou- un problème subsiste : la loi Leonetti ne serait qu’imparfaitement connue et appliquée par les médecins. L'accès aux soins palliatifs (c'est-à-dire tous les soins visant à soulager une personne atteinte d'une maladie incurable ou potentiellement mortelle) reste très limité.

C’est le constat que tire le premier rapport de l’Observatoire nationale de la fin de vie, rendu public le 15 février 2012 : alors que 322 000 personnes hospitalisées nécessitent chaque année des soins palliatifs, seul un tiers d'entre elles en bénéficient. Le rapport conclut ainsi :

"Si nous voulons garantir l'accès à des soins palliatifs de qualité à toutes les personnes qui en ont besoin, il est impératif de faire évoluer la culture médicale et les pratiques des professionnels non-spécialisés en soins palliatifs."

Ce constat n’est pas nouveau. En mars 2008, la psychologue Marie de Hennezel rendait un rapport intitulé La France palliative, dans lequel elle affirmait :

"Les moyens de mettre en œuvre la démarche palliative ne sont pas donnés aux services dans lesquels des lits de soins palliatifs ont été identifiés et cette culture [des soins palliatifs] a du mal à s’installer. Le champ des soins palliatifs est mal connu ou incompris, surtout des médecins".

Marie de Hennezel a d’ailleurs démissionné de l’Observatoire national de la fin de vie, en estimant que le rapport de cet organisme serait inutile. Elle explique sa position dans Le Monde du 17 février :

"À l'heure où les candidats à l'élection présidentielle devront se positionner vis-à-vis du souhait de certains de légiférer sur l'euthanasie, je voudrais dire ceci : commencez par faire appliquer la loi qui existe ! Ensuite engagez une réflexion citoyenne autour des rares situations qui ne peuvent être résolues dans ce cadre."

Il s'agirait donc, au moins dans un premier temps, d'investir pour former les médecins et faire appliquer la loi Leonetti, avant de penser à faire voter une nouvelle loi.

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